Touraine-Québec / francophonie

De la Loire au Saint-Laurent, la francophonie réunit la Touraine et le Québec

Les Filles du roi en Nouvelle-France 1663-1673

J’ai le privilège et la lourde responsabilité de vous parler non pas d’une femme, mais de près de 750 femmes qui ont eu des enfants, nombreux, j’en reparlerai, et leurs enfants des enfants, et ainsi jusqu’à aujourd’hui. Et je suis l’un de leurs descendants !

Je suis l’un d’eux, descendant d’Hélène Calais, épouse de mon ancêtre paternel, descendant de Marguerite Ladmirault, épouse de mon ancêtre maternel, et descendant de dizaines d’autres , ancêtres de ceux et celles que les enfants et petits-enfants de mes deux ancêtres ont épousés… Je compte une quarantaine de Filles du roi dans mon arbre généalogique.

« Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve d’où elles sont sorties au dix-septième siècle, pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous. »

Ce n’est pas sans émotion que je récite ces mots, extraits du roman d’Anne Hébert Le premier Jardin, car ils me rappellent des moments très émouvants des commémorations qui ont eu lieu en 2013, en France (mais il y en a eu aussi au Québec), à l’occasion du 350e anniversaire du premier départ de Filles du roi en 1663. Ces mots étaient comme un leitmotiv, ou le cri de ralliement, lors de ces célébrations.

« Nos ancêtres, a écrit le démographe Hubert Charbonneau, en parlant des Québécois, nos ancêtres ont quitté l’anonymat en franchissant l’Atlantique. »

Il faudrait et on pourrait les nommer toutes, donc, mais je ne le ferai pas, je ne pourrais pas. Je vais me servir beaucoup pour cette intervention des travaux de l’historien Yves Landry, qui leur a consacré un ouvrage majeur en 1992, réédité (condensé) en 2013 à l’occasion des commémorations dont j’ai parlé.

Je vais énumérer les caractéristiques de cette émigration, je vais parler de moyennes…, mais au-delà de ces caractéristiques générales, de ces moyennes, il y a bien sûr autant d’aventures individuelles que de femmes recensées.

Définition.

Qui sont donc ces Filles du roi ?

Ce sont « les immigrantes, filles ou veuves, venues au Canada de 1663 à 1673 inclusivement et ayant présumément bénéficié de l’aide royale dans leur transport ou leur établissement, ou dans l’un et l’autre »

(Landry 1992, p.24.)

Pourquoi cette période ?

En 1663 le roi (Louis XIV) reprend en mains l’administration de la colonie. Jusque-là son développement était confié à des compagnies: contre le monopole du commerce, surtout celui des pelleteries, des peaux, et principalement des peaux de castor, les compagnies devaient faire passer en Nouvelle-France des familles, et les aider à s’établir.

Mais en 1663, la Nouvelle-France devient une colonie à part entière, sous administration royale, avec un intendant, un gouverneur et un Conseil souverain, à Québec. Des passages de contrats de mariage des Filles du roi font voir les conséquences et les modifications que cette application entraîne. Ainsi, la coutume de Paris s’applique seule en Nouvelle-France. On sait les difficultés qui se poseront ici en France pour imposer des procédures uniques, et le temps qu’il faudra pour en venir à un code civil et juridique pour l’ensemble du pays. En Nouvelle-France, la formule « Un roi, une foi, une loi » est déjà appliquée.

La création de ce Conseil souverain peut être considérée comme le véritable acte fondateur de la Nouvelle-France en tant que pays distinct.

Le roi, le Ministre, l’administration (en France et au Québec) vont donc dorénavant s’occuper directement du développement de la colonie -et de son peuplement.

La Nouvelle-France en 1663 compte environ 3000 habitants. Mais ce sont surtout des hommes. Le déficit de femmes, et surtout bien sûr de femmes aptes et en âge de se marier, est important. On compte une femme en âge de se marier pour 6 hommes célibataires ou veufs, et ce déficit sera encore plus grand les années suivantes. Car en 1665, pour assurer la défense de la colonie toujours en butte aux attaques des Iroquois, arrive en Nouvelle-France le régiment de Carignan-Salière : 800 hommes (16 compagnies de 50 hommes), complété par 4 compagnies (200 soldats) d’autres régiments (mon ancêtre maternel arrive avec l’une de ces compagnies). Le régiment est licencié en 1668, mais l’administration royale favorise l’installation des officiers et soldats dans la colonie ; et c’est ainsi que 285 hommes et officiers du régiment se marient dans la colonie, ainsi que des soldats des troupes arrivées la même année avec Alexandre Prouville de Tracy. En 1670 arrivent 6 autres compagnies soit 300 hommes (dont mon ancêtre paternel). Au total 1300 hommes envoyés en cinq ans et quelques centaines qui choisissent de s’installer dans le pays. On imagine la nécessité de femmes à marier pour fixer tous ces hommes.

L’envoi de filles et femmes est ainsi soutenu, encouragé par l’administration royale ; on en discute, on précise les besoins, on critique les envois… Tout cela, on le sait en particulier par la correspondance échangée entre l’intendant Jean Talon et le ministre Colbert, par les Relations des jésuites, par la correspondance de Marie de l’Incarnation…

En 1668, celle-ci écrit: « L’on ne veut plus demander que des filles de village propres au travail comme les hommes, l’expérience fait voir que celles qui n’y ont pas été élevées, ne sont pas propres pour ici, étant dans une misère d’où elles ne se peuvent tirer. »

(Landry 1992, p.51 note 16.)

En 1670, Colbert écrit à l’archevêque de Rouen au sujet des filles arrivées en 1669 : « Par les dernières lettres que j’ay receu de Canada, l’on m’a donné advis que les filles qui y ont esté transportées l’année passée, ayant esté tirées de l’hospital général ne se sont pas trouvées assez robustes pour résister ny au climat, ny à la culture de la terre, et qu’il seroit plus advantageux d’y envoyer des jeunes villageoises qui fussent en estat de supporter la fatigue qu’il faut essuyer dans le païs.»

(Landry 1992 p.62.) (Leclerc p.296-297.)

Le 10 novembre 1670, dans un mémoire de Talon à Colbert, on lit : « Il seroit bon de recommander fortement que celles qui seront destinées pour ce pays ne soient aucunement disgraciées de la nature, quelles n’ayent rien de rebuttant à l’exterieur, qu’elles soient saines et fortes, pour le travail de Campagne, ou du moins qu’elles ayent quelques industries pour les ouvrages de main »…

Et l’intendant ajoute :

« Trois ou quatre filles de naissances et distinguées par la qualité serviraient peut-être utilement à lier par le mariage des officiers »

(Landry 1992 p.63.)

L’origine de l’expression Filles du roi.

C’est Marguerite Bourgeoys, fondatrice à Montréal de la Congrégation de Notre-Dame au Canada, qui a utilisé cette expression pour désigner certaines Filles qu’elle a accueillies et hébergées avant leur mariage. Quarante-filles du roi se marient à Montréal. L’expression est créée vraisemblablement sur le modèle de celle d’ »enfant du roi » donnée aux enfants orphelins ou trouvés élevés aux frais de l’administration royale.

Territoire de la Nouvelle-France.

La Nouvelle-France couvre à l’époque une grande superficie. Le Québec et l’Ontario actuels, les Grands lacs, et tout l’est des États-Unis actuels jusqu’au Missouri et au Mississipi, à l’exclusion bien sûr de la colonie anglaise à l’est.

Pour l’histoire des Filles du roi, la Nouvelle-France se limite au territoire du Québec actuel, et en particulier à la vallée du Saint-Laurent.

Les Filles du roi se sont établies tout le long de ce fleuve, et plus particulièrement 107 à Québec, 9 à Trois-Rivières et 47 à Montréal.

L’aide royale.

Les renseignements concernant les migrants sont tirés pour la plupart des contrats de mariage, des actes de mariage, ou des contrats d’engagement lorsqu’ils ont été conservés. Ce sont ces informations qui permettent de continuer les recherches ici en France pour retrouver l’origine exacte d’un migrant, son acte de baptême, par exemple, celui de frères ou de sœurs, ou le mariage des parents…

Les Filles du roy peuvent avoir bénéficié de l’aide du roi de plusieurs façons : pour l’acheminement vers le port de départ, pour la traversée, dans l’assistance au moment de l’arrivée dans la colonie ou pour leur installation, comme l’indique l’intendant Jean Talon dans sa correspondance avec les autorités françaises; enfin par une dot personnelle (« don du roi » dans les contrats de mariage).

Ainsi dans le contrat entre Marguerite Poignet (originaire peut-être d’Aix-en-Provence) et François Cousson dit Langoumois le 30 octobre 1671 à Québec:

« … et en outre ledit futur espoux

a recogneu et confessé que sa dite future espouze

luy a apporté et mis en Communauté Jusques a

la somme de trois cent livres tz [= tournois] dont la moitié entrera

en ladite communauté et l’autre moitié luy sortira

nature de propre a elle et aux siens de son costé et

ligne et en outre la somme de Cinquante livres tz

que sa Majesté luy a donnée en consideration de son mariage

qui luy sortiront aussy nature de propre a elle… »

C’est ce renseignement, un don du roi, qui, à l’évidence, détermine l’appartenance d’une fille ou femme à la catégorie de Fille du roi ; mais il n’est pas connu pour toutes les Filles, d’abord parce qu’il n’y a pas de contrat de mariage conservé pour toutes les unions, et que cette mention ne figure que dans deux cent cinquante des contrats conservés. Cependant, comme nous l’avons vu, cet envoi de filles à marier étant organisé et suivi par les autorités au long de cette décennie, sont considérées comme Filles du roi les immigrantes célibataires ou veuves qui se sont mariées entre 1663 et 1673. La découverte de nouveaux documents concernant ces femmes ici en France avant leur départ permet également de mieux cerner celles qui relèvent de cette catégorie des autres. C’est pourquoi le nombre total de Filles du roi varie d’un auteur à l’autre, voire d’une édition à l’autre pour un même ouvrage.

On peut estimer cependant que de 1663 à 1673 ce sont environ 750 femmes qui sont ainsi venues et se sont mariées au Québec. Elles représentent presque la moitié de toutes les femmes venues seules en Nouvelle-France entre 1608 et 1763, chute de la colonie

On les appelle « Mères de la nation » en raison de l’importance que leur arrivée a eue sur l’évolution de la population de la Nouvelle-France québécoise. Ce qui étonne et émerveille chez ces filles et femmes, c’est leur fécondité. Dans leur ensemble les Filles du Roy ont contracté 892 unions, et donné naissance à 4445 enfants. Toutes les unions n’ont pas entraîné la naissance d’enfants. Les Filles qui ont eu des enfants sont plus fécondes que les Françaises du Nord-Ouest à la même époque. Ces dernières ont en moyenne 6,5 enfants, les Filles du Roy en ont 9,1. Et les filles de ces Filles seront encore plus fécondes avec 9,5 enfants en moyenne.

La Fille du roi qui a le plus d’enfants est Catherine Ducharme : elle est originaire de Paris ; elle a 18 ans à son mariage avec Pierre Roy né en Nouvelle-France, âgé d’un peu plus de 28 ans ; elle a 18 enfants en 17 accouchements étalés sur une période de 27 ans (de 18 à 45 ans) (elle a des jumeaux en 1691). Cinq de ses filles se marient : elles ont respectivement 17, 2, 13, 12, et 14 enfants, soit une moyenne 10,12 enfants par fille. Elle a 129 descendants au 31 décembre 1729, 57 ans après son mariage.

Les Filles du roi participent à l’accroissement de la population : de 3000 habitants environ en 1663, on passe à plus de 11000 habitants vingt-cinq ans plus tard (1688).

Les Filles du roi sont fécondes, mais elles le sont moins que les Canadiennes (filles nées en Nouvelle-France) avant elles (en nombre d’enfants moyen).

Cette fécondité permet de dire avec certitude que les Filles du roi ne sont pas des filles de joie, des prostituées, celles-ci souffrant souvent de maladies vénériennes qui les rendent infécondes.

Les caractéristiques de cette émigration.

Origine géographique :

80% viennent de la région parisienne (de Paris même : 37,5%), de la Normandie et du Centre-Ouest (Saintonge, Angoumois, Poitou, Aunis).

Il arrive que les actes indiquent deux lieux d’origine différents pour la même Fille. C’est le cas de Marguerite Hiardin : dans son contrat de mariage elle est dite de Saint-Sulpice de Paris, et dans l’acte de mariage de Joinville en Champagne. Or nous savons qu’elle est bien originaire de Joinville puisque les registres de la paroisse nous livrent la date de mariage des parents, et celle de son baptême. Cette différence s’explique sans doute par le fait qu’avant d’être choisies et de s’embarquer, certaines Filles ont été hébergées dans un lieu différent de leur lieu de naissance, pendant un temps plus ou moins long, et que dans un acte elles donnent la ville de cet hébergement comme lieu d’origine, et dans un autre le lieu véritable de leur naissance.

Concernant Marguerite Hiardin, je signale qu’une plaque a été apposée à Joinville et à Dieppe par l’Association des Familles Veilleux en hommage aux deux membres du couple fondateur : Nicolas Verieul (le patronyme a suivi quelques variations, la majorité des descendants portent celui de Veilleux), originaire de Dieppe, et Marguerite Hiardin, originaire de Joinville. C’est à ma connaissance le seul cas de plaque mémorielle rendant hommage aux deux membres d’un couple pionnier apposée dans la ville d’origine de chacun des époux.

Illustration 1. Photo de la plaque Verieul et Hiardin à Joinville.

illustration 1 veilleux et hiardin plaque

 Origine urbaine :

63 % des Filles du roi sont d’origine urbaine, étant considérées comme villes les communes « qui au début du XIXe siècle étaient chefs-lieux de département et d’arrondissement », signe d’une certaine importance qui devait déjà exister deux siècles plus tôt.

Orphelines de père :

Elles le sont pour près des deux tiers.

Elles apportent des biens d’une valeur moyenne de 300 livres :

On l’a vu plus haut dans le contrat de mariage de Marguerite Poignet et François Cousson. Ces biens, c’est leur trousseau en somme : quelques habits, un peigne, du fil, des bas, des gants, des ciseaux, des épingles, un bonnet…

(Landry 1992, p.74.)

Une sur quatre sait signer :

Les autres apposent une marque au bas des actes.

Une sur dix est apparentée à un autre migrant :

C’est le cas en 1663 en particulier : on peut penser qu’au début de la période considérée les « réseaux » d’émigration qui avaient fonctionné jusque-là, surtout des liens familiaux, ou géographiques (détenteur d’une seigneurie dans la colonie recrutant dans sa commune d’origine) ont été les premiers sollicités pour envoyer des Filles…

Elles sont choisies :

Nous l’avons déjà vu plus haut dans les échanges entre la colonie et l’administration.

Il y a des critères de sélection. Et c’est sans doute en partie parce qu’elles ont été sélectionnées que les Filles du roi ont eu le destin qu’on leur connaît, comme aussi leur longévité. On sait aussi qu’elles sont choisies par d’autres documents.

En 2011, j’ai trouvé dans le registre des entrées des enfants de sexe féminin à l’Hôpital général de Rouen une mention à côté du nom de cinq pensionnaires ; en voici une :

« Jeanne Renard agée de 10. Ans ad.[mise] le 1. mars. 1652       

En Canada le 8 juin 1671 » 

Il y avait à l’Hôpital général un nombre importants de filles. Il paraît évident que les cinq filles pour lesquelles on indique « En Canada le 8 juin 1671 » ont été choisies, pour une raison ou une autre. Notons encore que Jeanne Renard était à l’Hôpital général depuis 19 ans lorsqu’elle est choisie pour partir au Canada… Et bien sûr les 5 filles pour lesquelles on trouve cette mention se retrouvent en Nouvelle-France, s’y marient…

Il y a eu certainement des départs volontaires, des décisions personnelles. En 1998, une chercheure, dans un mémoire sur les Filles du roi originaires de la ville de La Rochelle, a montré que Marie Léonard s’était d’abord engagée comme religieuse converse chez les hospitalières de la ville avant d’en sortir un an et demi plus tard, « pour n’en avoir pu supporté la Regle et austreitte et de leur consentement ». Elle récupère ses biens, disant qu’elle a « pris résolution daller establir sa demeure dans quelque couvent hors de la province ». Or on la retrouve l’année suivante à Québec où elle se marie. 

On connaît encore plus précisément un autre cas, celui de Marie-Claude Chamois. Elle naît en 1656 et est baptisée à Saint-Gervais de Paris ; son père meurt en 1660 laissant une fortune appréciable. Mais on la retrouve en Nouvelle-France en 1670 au Cap-de-la-Madeleine où elle épouse François Frigon. Le couple a 6 enfants. Juste après la naissance du dernier enfant le 27 juillet 1685, elle apprend la mort à Paris du dernier de ses frères, ce qui la rend héritière de la succession paternelle. Elle vient en France pour réclamer sa part ; sa mère refuse de la reconnaître ; en avril 1686 elle saisit le Parlement de Paris ; les procès se suivent ; deux sentences du Palais sont d’abord favorables à la fille, mais la mère interjette appel sur appel ; la fille gagne enfin après sept ans de procès et d’appels. Tous ces renseignements connus parce que la plaidoirie de son défenseur a été publiée ; il s’appelle d’Aguesseau ; il va devenir chancelier; pour le moment il agit comme défenseur de Marie-Claude Chamois. On en apprend plus dans la plaidoirie: Marie-Claude Chamois a été élevée par sa mère jusqu’à l’âge de onze à douze ans ; elle est obligée de sortir de sa famille « pour éviter les fureurs de son propre frère qui ne respectait plus en elle les droits sacrés de la Nature, de la Religion et de la Loi » ; conduite auprès du sous-vicaire de Saint-Paul, elle est amenée par ses soins d’abord à l’Hôpital de la Pitié, et ensuite transférée à celui de la Salpêtrière. C’est là qu’en 1670 elle est de celles qui doivent aller en Amérique : « Au commencement du mois de mai 1670 ayant este nommee avec plusieurs autres filles de l’hospital pour aller en Canada par ordre du Roy ». « Nommée », c’est-à-dire choisie… On ne sait pas vraiment ce qu’elle devient après ce long épisode à Paris. On ne retrouve pas sa trace dans les actes du Québec ancien, et en France aucun autre document la concernant n’a encore été trouvé.

Un âge moyen de 24 ans :

90% des Filles du Roy ont entre seize et quarante ans à leur arrivée, ce qui est conforme aux demandes de Talon en 1667.

Elles sont accompagnées :

On le sait en particulier grâce à un acte de juin 1667 à Dieppe. Vingt-et-une Filles se plaignent de l’accueil qui leur est réservée dans cette ville. Elles ont quitté Paris quinze jours plus tôt, entretenues par leur accompagnatrice Catherine-Françoise Desnaguets, « se disant avoir ordre de sa maieste pour la conduite de cent filles pour passer avec elle aud(it) pays de Canada ». On connaît cette femme : elle est l’épouse de Pierre Petit, seigneur de Neuville. Leurs plaintes précises sont qu’on ne leur a pas donné les choses à elles nécessaires et qu’on cherche même à empêcher leur embarquement. Mais vingt d’entre elles se retrouvent dans la colonie.

L’intendant Talon mentionne également des sommes d’argent qu’il a données à d’autres femmes qui accompagnaient les Filles avant et pendant la traversée.

Des mariages rapides :

Les Filles se marient en moyenne dans les quatre mois qui suivent leur arrivée dans la colonie ; dans quatre cas sur dix, l’intervalle entre leur arrivée et leur mariage ne dépasse pas deux mois. Des dispenses de publications de bans sont fréquemment accordées, peu de gens, dans la colonie, étant susceptibles de déposer des empêchements à ces unions.

Elles épousent des migrants :

Les conjoints des Filles du Roy sont en majorité des migrants eux-mêmes. Et dans la majorité des cas, ces conjoints sont d’une région d’origine différente de celle de la Fille.

On peut se demander si ces unions de personnes de province différentes ont posé des problèmes de communication entre les conjoints. Rappelons que les Filles sont en majorité d’origine urbaine, parlant plus généralement le français que les hommes, d’origine rurale. Mais, dans les ports, dans l’attente de l’embarquement, et déjà dans le trajet pour se rendre aux ports, il y avait des échanges entre personnes de provinces diverses ; et ces échanges, l’obligation de se faire comprendre, ont dû faciliter l’apprentissage d’une langue commune.

Dans le choix de leur conjoint, les Filles donnent la préférence aux migrants « installés », ayant déjà une habitation… Marie de l’Incarnation écrit en octobre 1669 :

« Les vaisseaux ne sont pas plutôt arrivez que les jeunes hommes y vont chercher des femmes, et dans le grand nombre des uns et des autres on les marie par trentaines. Les plus avisez commencent à faire une habitation un an avant que de se marier, parceque ceux qui ont une habitation trouvent un meilleur parti ; c’est la première chose dont les filles s’informent, et elles font sagement, parceque ceux qui ne sont point établis souffrent beaucoup avant que d’être à leur aise. »

(Landry 1992 p.142.)

Espérance de vie à l’arrivée :

Yves Landry évalue cette espérance à quarante-et-un ans en moyenne, dépassant ainsi largement celle des milieux populaires français de l’époque.

Les Filles qui meurent à l’âge le plus avancé sont : Ursule Turbar à 87 ou 90 ans, Marie-Madeleine Grandgeon à 86 ans environ, Françoise Conflans à environ 79 ans.

Voyons l’exemple de Marguerite Leclerc : elle est baptisée le 20 juillet 1629 à Saint-Symphorien de Tours, fille de Pierre Leclerc et Nicole Petit ; elle contracte mariage le 22 novembre 1665 avec Julien Beloy, originaire de Clermont-Créans près de La Flèche ; le mariage est célébré à Montréal le 26 novembre 1665 ; le couple a quatre enfants ; Marguerite Leclerc décède à Montréal le 31 mai 1704, à 75 ans, après 39 ans passés dans la colonie.

Yves Landry propose comme raisons à cette longévité plus grande que la moyenne des milieux populaires français, d’une part la sélection avant le départ, d’autre part certaines conditions de vie dans le nouveau pays, en particulier une alimentation plus diversifiée, abondante. On sait par exemple que le régime alimentaire de la Salpêtrière à Paris, d’où sont issues plusieurs dizaines de Filles, était largement déficitaire, pauvre, « très sensible à la conjoncture agricole » (Landry). De plus, la faible densité de population dans la colonie faisait que les éventuelles épidémies se répandaient moins.

J’ai réalisé deux tableaux montrant la situation de quelques Filles. J’ai choisi celles qui sont originaires de la région (Indre-et-Loire et Maine-et-Loire) :

Tableaux récapitulatifs des Filles du roi d’Indre-et-Loire et de Maine-et-Loire.

(Illustration 2.) Âge au mariage (par ordre alphabétique des Filles) :

Nom Prénom Ville Dépt Naissance Date de mariage Âge au mariage en Nouvelle-France
ANGUILLE /LANGUILLE Jeanne Artannes-sur-Indre Indre-et-Loire 1649-01-03 1671-11-01 entre 21 et 22 ans
GODILLON Elisabeth Blois Loir-et-Cher 1649-02-04 1670-09-22 entre 21 et 22 ans
JOLY Charlotte Blois Loir-et-Cher 1648 ca 1669-08-20 vers 21 ans
LABBE Anne Huisseau-sur-Cosson Loir-et-Cher 1627-08-29 Veuve. Remariage 1663-11-05 entre 36 et 37 ans
LECLERC Marguerite Tours Indre-et-Loire 1629-07-20 1665-11-26 entre 36 et 37 ans
LECOMTE ou LECOMPTE Marie-Madeleine Blois Loir-et-Cher 1641 ca 1672-10-22 (Cm) vers 31 ans
LELOUP Catherine Blois Loir-et-Cher 1649-10-28 1668-11-19 Presque 19 ans
MATRAS ou de MATRAS Jeanne-Judith Vendôme Loir-et-Cher   1669 Inconnu
MIGNAULT ou MIGNOT Catherine Tours Indre-et-Loire 1654 ca 1673-10-15 vers 19 ans
MULLOIS Marie Blois Loir-et-Cher 1643-10-30 1668-01-08 Cm entre 24 et 25 ans
POINTEL Marthe Tours Indre-et-Loire 1638 ca 1665-11-09 vers 23 ans
ROUTHIER / ROUTY Marie-Madeleine Issoudun Indre   1668-10-22 Inconnu
THIBIERGE Madeleine Chambon-sur-Cisse ou Blois Loir-et-Cher 1638-02-24 1670-09-13 entre 32 et 33 ans

(Illustration 3.) Age au décès, nombre d’années en Nouvelle-France et nombre d’enfants (par ordre alphabétique des Filles) :

Nom

Prénom

Âge au décès

Nombre d'années en Nouvelle-France

Nombre d'enfants
ANGUILLE /LANGUILLE Jeanne 62 ans 40 ans 4
GODILLON Elisabeth 66 ans et plus 45 ans 10
JOLY Charlotte environ 70 ans 49 ans 0
LABBE Anne entre 38 et 39 ans 2 ans 8
LECLERC Marguerite 74 ans 39 ans 1
LECOMTE ou LECOMPTE Marie-Madeleine environ 59 ans 38 ans 10
LELOUP Catherine 85 ans 66 ans 11
MATRAS ou de MATRAS Jeanne-Judith Inconnu entre 8 et 12 ans 1
MIGNAULT ou MIGNOT Catherine environ 72 ans 53 ans 8
MULLOIS Marie entre 61 et 62 ans 40 ans 0
POINTEL Marthe environ 36 ans 9 ans 5
ROUTHIER / ROUTY Marie-Madeleine Inconnu Inconnu 4
THIBIERGE Madeleine 72 ans 30 ans 10

Cette longévité n’est cependant pas toujours gage de bonheur : Suzanne de Licerace, originaire de Canéjean près de Bordeaux, épouse à Québec en 1663 Michel Bisson ; le couple a 9 enfants ; elle décède en 1723 à 86 ans environ, veuve depuis 21 ans, et après avoir vu mourir tous ses enfants.

Il y a des destins tragiques. Mathurine Thibault, née vers 1632 à Saumur, épouse en 1663 de Pierre Milot dit le Bourguignon, meurt vingt-six ans plus tard, lors du massacre de Lachine: elle a été « prise et brûlée » par les Iroquois. Renée Chanvreux, d’Orléans, se noie avant de se marier, après avoir signé son contrat de mariage.

Enfin celles qui sont veuves sont actives ; elles s’occupent de la famille, mais aussi achètent, vendent, remplacent leur conjoint dans toutes les transactions…

Il y a des remariages. Et des retours, pour des raisons pas toujours connues ; sauf pour Catherine Barré: elle et son mari sont chassés de Nouvelle-France pour « inaptitude au travail »…

1673, la fin de la décennie des Filles du roi.

La décision de ne pas envoyer de Filles après 1673 revient en partie à l’intendant Talon : il souhaitait qu’on attende que les filles issues de ces unions et des précédentes soient en état de se marier. Le gouverneur Frontenac aurait souhaité pour sa part qu’on continue. Il est possible que des raisons financières aient incité à mettre un terme à ces envois.

Ce qu’il faut retenir de l’étude des Filles du roi.

Il s’agit de l’un des deux cas d’intervention directe de l’administration royale pour le peuplement de la colonie ; l’autre cas concerne ce qu’on a appelé l’immigration pénale : il s’agit de l’envoi de quelque 600 faux-sauniers (contrebandiers du sel) entre 1730 et 1749 ; condamnés à finir leurs jours dans le pays, une centaine s’y marient ; on connaît le cas d’un condamné qui parvient à faire venir dans la colonie son épouse et deux de ses filles.

Enfin, ce qu’il faut retenir, c’est l’importance de l’arrivée des Filles du roi pour le peuplement de la Nouvelle-France.

Ces efforts, on peut le dire, sont tout de même bien limités. Jean Talon a vu dès son arrivée à Québec en 1665 les possibilités qu’offrait le nouveau pays ; il proposait d’en faire « un grand et puissant état » ; mais ce n’était pas l’avis du roi : Colbert lui fit cette réponse : « Le Roi ne peut convenir de tout le raisonnement que vous faites sur les moyens de former au Canada un grand et puissant État. (…)

Il ne serait pas de la prudence de dépeupler son Royaume comme il faudrait faire pour peupler le Canada. »

Rappelons pourtant que la France comptait alors environ 15 à 20 millions d’habitants. Ses concurrents européens sur le continent nord-américain, l’Espagne et l’Angleterre en comptaient, respectivement, 6 et 8…

Les sœurs Raclot :

Je terminerai par une aventure assez singulière, celle de trois sœurs arrivées en Nouvelle-France en 1671 pour se marier. Il s’agit de Françoise, Madeleine et Marie Raclot.

Le tableau qui suit présente les renseignements les concernant sur des caractéristiques générales évoquées au cours de cette intervention.

(Illustration 4.)

Nom Prénom Naissance Date du contrat de mariage Âge au mariage en Nouvelle-France Âge au décès Nombres d'années vécues en Nouvelle-France Nombre d'enfants Durée du veuvage
Raclot Françoise 20-10-1651 02-12-1671 20 ans 72 ans 11 mois 52 ans 11 mois 4 31 ans 8 mois
Raclot Madeleine 08-01-1656 11-11-1671 15 ans 10 mois 52 ans 8 mois 68 ans 6 mois 11 7 ans 1 mois
Raclot Marie 02-02-1657 12-10-1671 14 ans 8 mois avant 25 ans 3 mois avant 40 ans 7  

Elles signent chacune un contrat de mariage ; ces actes nous apprennent qu’elles sont les filles de Bon Raclot et Marie Viennot ; elles bénéficient d’un « don du roi » ; le père est présent lors des contrats, mais on ne le retrouve pas dans la colonie ensuite : il est venu marier ses trois filles et est reparti… Les biographes les disent originaires de Paris. Or j’ai trouvé il y a très peu de temps qu’elles sont originaires de Chaumont, en Haute-Marne… Ceci montre qu’il est toujours possible de trouver des renseignements importants sur les migrants partis en Nouvelle-France aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Et voici donc trois autres « fruits de la Champagne » pour la colonie, comme aurait dit Chomedey de Maisonneuve, le fondateur de Montréal, originaire de Neuville-sur-Vanne dans le département de l’Aube actuel, en présentant à Jeanne Mance, originaire de Langres en Haute-Marne, Marguerite Bourgeoys, originaire de Troyes…

Commémorations de 2013.

Les commémorations du 350e anniversaire du premier départ ont été organisées en France par la section française de la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs. Trente-six filles et femmes ont personnifié les trente-six Filles arrivées en 1663. Chacune s’était imprégnée de la Fille du roi qu’elle personnifiait, sa « jumelée », comme elles disaient. Et chaque fois que l’occasion se présentait, tout au long de leur séjour de quinze jours en France, elles racontaient leur histoire, la vie de l’ancêtre personnifiée. Certaines étaient des descendantes de leur jumelée ; d’autres se retrouvaient sur les lieux d’origine de l’ancêtre de leur famille ; il y eut des moments d’immense émotion.

Quatre plaques en mémoire des Filles du roi ont été apposées :

(Illustration 5.)

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à Paris à la Salpêtrière :

à Rouen, à l’Hôpital général (aujourd’hui Centre hospitalier Universitaire – Hôpitaux de Rouen, Hôpital Charles-Nicolle),

à Dieppe, Porte des Tournelles, parce que les départs pour la Nouvelle-France se sont faits de ce port, enfin

à La Rochelle, au Couvent de la Providence, où des Filles ont été hébergées avant leur départ.

 

 

 

Conclusion.

« Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve d’où elles sont sorties au dix-septième siècle pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous. »

(Anne Hébert, Le Premier jardin.)

Si on appelle ces femmes Filles du roi, vous avez compris qu’elles ne sont pas les enfants du roi, et surtout qu’elles n’ont en aucun cas connu la vie de cour, comme on a tenté de les représenter sur certains tableaux. Leur vie a été difficile. On doit souligner leur courage : elles échappaient sans doute ici aussi à un destin difficile, surtout les orphelines ; mais leur force d’adaptation est exemplaire.

Romain Belleau

Tours, vendredi 25 septembre 2015

Bibliographie.

Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs. Ces villes et villages de France, …berceau de l’Amérique française, Le Puy-Sainte-Réparade, volume 6, Région Centre, 2011, 204 pages.

Fichier FrancoGène, http://www.francogene.com/ .

Fichier Origine, www.fichierorigine.com/ .

Hébert, Anne. Le premier jardin (1988), chez Boréal et au Seuil.

Landry (Yves). Orphelines en France, pionnières au Canada, Les filles du roi au XVIIe siècle, suivi d’un Répertoire biographique des Filles du roi, Préface d’Hubert Charbonneau, Montréal, Leméac, 1992, 436 pages.

Landry (Yves). Orphelines en France, pionnières au Canada, Les filles du roi au XVIIe siècle, suivi d’un Répertoire biographique des Filles du roi, deuxième édition, Bibliothèque québécoise, 2013, 279 pages.

Leclerc Paul-André. L’émigration féminine vers l’Amérique française aux XVIIe et XVIIIe siècles. Thèse de doctorat, Faculté des lettres, Institut catholique de Paris, 1966, La Pocatière, Musée François-Pilote, 2008.

PRDH (Programme de recherches en démographie historique), Université de Montréal, © 1999-2015, www.genealogie.umontreal.ca/fr/ .

Pour un roman très bien documenté racontant la vie de Renée Biret, originaire de La Rochelle:

Lacombe, Diane. Pierre et Renée, Un destin en Nouvelle-France, roman, Montréal, VLB éditeur, 2011, 332 pages.